René Merle : Charcot ne répond plus

René Merle à la base Dumont d’Urville sur l’île des Pétrels en Antarctique . (Collect. Pierre Mouchel)

René Merle devant son poste émetteur à la base Dumon d’Urville sur l’île des Pétrels en antarctique en lors de l’ expédition Paul-Emile Victor en 1959/1960. (source : collection personnelle de M. Pierre Mouchel)

Dès 1947 Paul-Emile Victor crée les Expéditions Polaires Françaises. Il dirigera en tout 31 missions qui exploreront l’Arctique et l’Antarctique. Toutes ces missions ont un caractère scientifique : étude du champ magnétique, étude de l’ionosphère, étude de la calotte glaciaire, étude sismique, étude de la faune et de la flore, études géologiques, études climatologiques, relevés cartographiques, etc. Mais que seraient toutes ces expéditions sans la radio, aussi bien pour l’échange quotidien d’informations entre les bases et les stations relais, ou les navires croisant au large, que pour la sécurité même des équipes constituées d’une poignée d’hommes plongés dans les longs hivers polaires ?

Une fois le Commandant Charcot ou le Norsel repartis avant la prise des glaces, les hommes déposés en ces contrées glaciaires pour un hivernage volontaire n’ont plus que la radio pour tout contact avec la civilisation. C’est pourquoi chacune de ces expéditions accueille bien souvent en son sein des opérateurs radio d’exception issus de l’Ecole Centrale de TSF et sélectionnés à la fois pour leurs qualités techniques, leurs qualités humaines et leur solidité. Probablement que parmi eux René Merle est l’exemple même de cette harmonie qui fait qu’à son contact on se sent de suite en sécurité.

Parmi tous ces anciens radios de l’école qui sont allés au Groenland, en Terre Adélie, aux îles Kerguelen ou au Spitzberg on peut dresser une liste élogieuse : André Bacher, José Daguillon, Jean Diraison, René Gros, Maurice Harders, Robert Lassus, Félix Lazarus, Georges Lépineux, Pierre Manuel, Mario Marret, Jean Mazières, René Merle, Jean-Louis Millo, Roland Novel, Alexandre Pierson (l’homme qui a vu l’ours), Maurice Sebbah, en espérant n’avoir oublié personne pour cette période qui va de 1948 à 1960.

Entre 1955 et 1959 se déroulent une série de missions en Antarctique faisant partie du programme de l’Année Géophysique Internationale avec la succession de trois hivernages. Le deuxième hivernage arrive en Terre Adélie le 23 Décembre 1956. L’équipe est constituée d’une vingtaine de membres et ne compte pas moins de trois anciens de l’école. On y trouve René Merle, chef radio, Pierre Manuel qui fait ses débuts comme second radio, et José Daguillon qui assiste Gilbert Weill dans ses travaux d’optique atmosphérique. Toute l’équipe s’installe à la Dumont d’Urville sur l’île des Pétrels. Trois autres scientifiques, Claude Lorius, Roland Schlich et Jacques Dubois partent s’installer 300 km au Sud à la base Charcot dont l’emplacement a été choisi pour sa proximité du pôle sud magnétique. Les trois hommes n’auront comme seul contact avec la base Dumont d’Urville que les liaisons radio avec Pierre Manuel et René Merle.

Ils seront condamnés à un isolement absolu du 1er Février au 27 Novembre 1957.  Alors que tout se déroule pour le mieux et que régulièrement l’équipe de Jacques Dubois rend compte par radio à l’équipe Dumont d’Urville de la progression de ses travaux, le 6 Mars les émissions radio cessent. C’est le silence absolu pendant plusieurs semaines. Alors que l’équipe Charcot dispose de trois émetteurs dont un fonctionnant sur une génératrice à main, cette absence de communication signifie que quelque chose de grave est arrivé. Bertrand Imbert, chef du groupe Dumont d’Urville s’isole un instant et prend la décision d’intervenir. Il faut organiser une expédition de secours vers Charcot et on a besoin de volontaires.

Pas question d’imposer à qui que ce soit l’ordre de se lancer dans cette mission périlleuse où les chances de survie sont estimées à une sur cent alors que la température y est de -60°C et que les vents y soufflent à des moyennes de 70 km/h. Devant les risques de cette opération on demande aux quatre plus costauds de l’équipe s’ils sont volontaires. Tous sont volontaires et ils accompagneront donc leur chef avec le docteur de l’expédition qui lui est commis d’office pour secourir les trois naufragés des glaces. On prépare les vivres, tout le nécessaire de secours et les véhicules. L’atmosphère est pesante. René Merle reste est prêt de son poste, espérant à tout instant recevoir un signe de vie de la part de ses amis isolés dans les glaces.

Il lit tandis qu’un disque tournoie sur l’électrophone. Soudain un faible signal le sort de sa lecture. Il n’en est pas sûr mais cela semble être l’indicatif de Charcot. A nouveau le même message lui parvient. « F.G.B. 22 appelle F.G.B. 2 ». Plus aucun doute c’est la base Charcot qui appelle. Ils sont bien vivants et en bonne santé. Mais que c’était-il donc passé ? Le froid avait bloqué l’éolienne et les risques d’intoxication par l’oxyde de carbone interdisaient la mise en route du groupe électrogène. Quant à la génératrice à main, elle avait était entreposée à la hâte lors de la construction du camp dans un abri isolé. Malgré la fixation d’un jalon, l’épaisseur de neige et de glace était telle qu’il était impossible de le retrouver. Les lignes relatant cette aventure sont une adaptation du récit qu’avait fait Pierre Manuel dans le magazine Contact N°41 en 1958.

En Janvier 1959 René Merle revient à la base Dumont d’Urville, mais cette fois-ci en tant que chef d’expédition. Il a avec lui deux autres opérateurs radios anciens de l’école : Jean Mazières d’une part, et Félix Lazarius d’autre part. De retour en France en Avril 1960 ils se précipitèrent tous les trois rue de la Lune pour venir partager leurs souvenirs avec M. Eugène Poirot. Les retrouvailles eurent lieu autour d’une bonne table

JJ Wanègue

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4 Réponses pour “René Merle : Charcot ne répond plus”

  1. en regardant le reportage intitulé  » enterres volontaires sous la glace « , on peut dire sans nul doute que ces trois hommes ont vécu une aventure humaine absolument extraodinaire.
    merci à eux et félicitation

  2. JJ Wanègue dit :

    Cher Monsieur bonjour

    Merci pour votre commentaire et les félicitations que vous décernez à cette équipe qui a vécu là une aventure humaine hors du commun. En lisant votre commentaire, et cela intéressera certainement tous ceux qui comme vous se passionnent pour les expéditions polaires, je vois que vous avez regardé le film réalisé par Djamel Tahi sur cette aventure. Pour ceux qui ne connaitraient pas ce film, il s’agit du documentaire « Enterrés volontaires au cœur de l’Antarctique ». Ce film a été édité par Mk2 sur DVD. On peut retrouver deux des protagonistes de cette aventure, Roland Schlich et Claude Lorius eb compagnie du réalisateur Djamel Tahi, dans un livre intitulé « 365 jours sous les glaces de l’Antarctique ».

    Est-ce que vous-même avez participé à l’une des nombreuses expéditions polaires et êtes-vous un ancien de l’école ?

    Bien cordialement

    JJ Wanègue

  3. Roland Schlich dit :

    René Merle un radio d’exception et un homme de qualité. Le 9 mars 1957 la station Charcot ne peut plus communiquer avec la base de Dumont d’Urville. Après cinq semaines de silence radio, René Merle capte, grâce à sa vigilance et son professionnalisme, un bref message émis par les trois hivernants de la station Charcot : « Tout va bien, sommes en vie » La base Dumont d’Urville est soulagée.

    Cet hivernage à la station Charcot a fait l’objet d’un documentaire (60 minutes) « Enterrés volontaires au coeur de l’Antarctique », réalisé par Djamel Tahi et diffusé par MK2. Le récit de cette aventure a été édité par Glénat sous le titre « 365 jours sous les glaces de l’Antarctique ».

    Roland Schlich, témoin vivant de cette aventure. Strasbourg, 29 novembre 2011.

  4. jose dit :

    Cher Monsieur Schlich bonjour

    C’est un réel plaisir que de lire votre message ou plus exactement votre témoignage que je viens de decouvrir aujourd’hui 5 Janvier 2012. Aussi je vous présente tous mes voeux pour cette nouvelle année. Mais au-delà de ces voeux je veux surtout vous adresser mes plus sincères remerciements pour m’avoir permis de renouer avec quelques anciens de l’école qui avaient fait partie des expéditions polaires Paul-Emile Victor. J’ai pu retrouver Maurice Sebbah, José Daguillon et Félix Lazarus. A ce dernier j’ai fait parvenir récemmment la copie d’un Paris Match de Mai 1958 où il apparait en photo avec Sidney Emery. Il n’avait jamais vu cet article et a pu y retrouver en photo des membres des expéditions : en premier je vous nommerai, et chose très importante pour le moral d’une équipe, il y a le cuisinier Jean Lapostole.

    Je continue à rassembler de l’information sur tous nos anciens et mes rencontres avec eux ont été très riches. L’objectif est bien de parvenir à rédiger un livre sur toutes ces merveilleuses expériences techniques, scientifiques et humaines avant tour.

    En vous renouvelant mes remerciements pour votre aide précieuse.

    Bien cordialement

    Jean-José wanègue

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